Le houblon en usage 3 siècles avant Hildegarde de Bingen

« Sicera humolone » : ces deux mots en latin n’ont l’air de rien, mais ils représentent pourtant un vrai coup de tonnerre dans l’histoire de la bière telle qu’elle était racontée jusqu’à présent. On peut les traduire par « bière de houblon » et ils figurent dans une chronique des abbés de l’abbaye St Wandrille (qui s’appelait à l’époque Fontenelle). Or, cette chronique, intitulée Gesta Abbatum, date des environs de 835, soit trois bons siècles avant les textes d’Hildegarde de Bingen, abbesse qui est toujours présentée comme la première à avoir mentionné le houblon dans l’élaboration de la bière ! Ce texte, qui a été découvert par frère Matthieu de l’abbaye St Wandrille et me l’a transmis, est d’autant plus important qu’il fait partie  d’une sorte d’inventaire des besoins de l’abbaye en nourriture et vêtement, rédigé à l’époque de l’abbé Anségiste, et cette « sicura humolone » figure dans une liste comprenant entre autres 48 muids de vin, 250 oeufs, 200 livres de cire ou encore huit bonnets noirs de 23 sous. C’est dire si cette bière de houblon apparaît être d’une grande banalité à l’époque et d’un usage fréquent.

Un autre texte, envoyé également par le frère Matthieu, consiste en un lexique latin médiéval-français/anglais, rédigé par J.F. Niemeyer. Le mot « humolo“ et ses variantes sont traduits par « houblon » et surtout, l’auteur cite comme source, outre la Gesta Abbatum, un texte un peu plus ancien, à savoir les statuts (sorte d’inventaire là aussi) d’Adalhard de Corbie (une autre abbaye) qui datent eux de 822. Ce serait donc, selon ce spécialiste du latin médiéval, la plus ancienne mention écrite du houblon.

Quant au terme « sicera », il figure dans le Lexique latin-français des auteurs chrétiens d’Albert Blaize, et s’applique non seulement à la bière, mais aussi à l’ensemble des boissons fermentées à base d’orge, de dattes et/ou de miel. Au passage, il n’est pas question de cervoise d’ailleurs…

Bref, cela cloue le bec à tous ceux qui affirment depuis longtemps – et sans fournir la moindre preuve – que la bière houblonnée ne date que du 12ème siècle, grâce à Hildegarde de Bingen. Il n’en est rien, comme l’avait déjà soutenu Philippe Voluer dans son ouvrage posthume sur la bière chez les Gaulois et les Romains.

Si frère Matthieu a exhumé ce texte, ce n’est pas tout à fait par hasard d’ailleurs. Comme l’abbaye St Wandrille s’est lancée depuis peu dans le brassage en élaborant d’ailleurs une fort bonne bière, cela a donné aux frères l’idée de faire des recherches sur ce thème dans leurs archives, même si rien n’a été retrouvé par contre concernant l’existence d’une brasserie tout au long de l’existence de l’abbaye, fondée au 7ème siècle.

6 Commentaires

  1. Gwilbreuf

    Bonjour, pouvez-vous donner les références du livre de Philippe Voluer que vous mentionnez sur la bière chez les Gaulois et les Romains. Où peut-on le trouver ? Merci beaucoup.

    Répondre
    1. Gilbert DELOS (Auteur de l'article)

      Volontiers : c’est « La bière chez les Gaulois et les Romains », édité en août 2014 par le Musée Français de la Brasserie, de St-Nicolas-de-Port. Disponible sur leur site http://www.passionbrasserie.com.

      Répondre
  2. Pingback: Histoire de la bière | Pearltrees

  3. BESNARD sylvie

    Merci pour cet article très intéressant. Je me suis penchée beaucoup sur les écrits de Hildegard Von Bingen et effectivement cet article complète mon petit savoir ! Bien à vous

    Répondre
  4. Thomas

    Hildegarde n’est-elle pas connu pour avoir découvert les propriétés aseptisante du houblon dans la bière ?
    Certainement que beaucoup font l’amalgame mais il me semblait bien connu que le houblon existe dans la bière avant Hildegarde.
    L’histoire semble plutôt racontait que c’est après le 12ème que le houblon s’est démocratisé dans la bière grâce aux travaux d’Hildegarde. Ce qui ne dit en rien qu’elle aurait initié l’utilisation de cette plante dans les bières. Et comme vous le prouvez dans votre article, il existait des bières de houblon et des bières d’autres herbes avant le 12ème siècle de surcroît.

    Répondre
    1. Gilbert DELOS (Auteur de l'article)

      Le rôle exact d’Hildegarde dans le développement de l’utilisation du houblon ne m’a jamais paru très clair. Ses livres, autant ésotériques que mystiques, ne pouvaient être connus que des moines lettrés, d’autant que l’imprimerie n’existait pas encore ! Comment les connaissances qu’elle développe ont pu être connues des brasseurs, surtout des laïcs qui ont commencé à faire de la bière à partir de cette époqu ? Le mystère reste pour moi assez opaque

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *